Education Musicale

Sur le tableau de la salle des profs est écrit : « Réunion le 07 avril pour tous les profs qui savent jouer d’un instrument de musique» Jules est assis sur une chaise et joue sans bruit de sa basse. Thomas et Lucie (avec sa guitare) entrent et saluent Jules.
Thomas : Salut Jules !
Lucie : Salut Jules !
Jules : Hello guys !
Thomas s’installe au piano tandis que Lucie s’assied à côté de Jules.
Thomas : J’espère que les autres ne vont pas tarder car je n’aimerais ne pas être en retard pour mon prochain cours. Ah tiens, en voilà deux de plus.
Elodie (avec son violon) et Christelle (avec sa flûte) approchent en discutant de tout et de rien.
Christelle : Salut les collègues ! La forme ?
Thomas : Oui, oui, ça peut aller… (regarde sa montre) Mais j’espère quand même qu’on va pouvoir bientôt commencer. Ah tiens, en voilà encore une qui arrive.
Laure arrive à son tour sur l’estrade.
Laure : Salut tout le monde ! Prêts pour pousser la chansonnette tous ensemble ?
Thomas (agacé) : Oui, on est prêts ! Depuis un moment même déjà… (la regarde plus attentivement et constate qu’elle est venue sans rien) Mais toi ? Tu as oublié ton instrument ?
Laure : Oh non, t’inquiète, je n’ai rien oublié. Je ne joue d’aucun instrument.
Thomas : Ah bon ? Mais tu n’as pas vu le tableau ? Cette rencontre est réservée aux profs qui savent faire de la musique. Qu’est-ce que tu fais là alors?
Laure : Je suis là parce que, même si je ne suis pas musicienne, j’ai à ma disposition un instrument tout aussi magnifique. C’est ma voix ! (fait des vocalises)
Tout le monde est impressionné.
Elodie : Waouh !
Christelle : Incroyable !
Jules : Amazing !
Lucie : On dirait Tina Turner…
Tous s’avancent pour féliciter Laure sauf Thomas qui essaie de recentrer les débats.
Thomas : Comme vous le savez tous, on nous a missionnés aujourd’hui pour une tâche un peu particulière mais très importante (les autres hochent la tête). La direction veut qu’on écrive un refrain pour vanter les mérites de l’école afin de redorer le blason de l'Éducation Nationale.
Lucie : J’ai même entendu dire qu’ils veulent qu’on l’enregistre pour que ça serve ensuite de sonnerie pour toutes les récréations.
Jules : Yes, it’s true !
Thomas : J’ai déjà réfléchi à la question et j’ai trouvé une super idée ! Voilà ce que je vous propose de chanter tous ensemble : (joue au piano sur l’air « Imagine » de John Lennon, premier couplet et premier refrain )
Imagine l’école sans problème
Où chacun serait respecté
Où on s’rait même bien payés
Soutenus par la société
(refrain)
Imagine tous les élèves
Venir le sourire aux lèvres
Ah-ah-ah-ah-ah…
Thomas s’arrête, plutôt satisfait de lui. Jules applaudit mais Lucie n’est pas d’accord.
Lucie : Non ! Ça ne va pas du tout les paroles là ! Vous n’avez rien compris ou quoi ?
Thomas : Pourquoi ça ne va pas ?
Jules : Why not ?
Elodie : Je crois que ce que veut dire Lucie, c’est que la chanson ne doit pas être là pour ce qui ne fonctionne pas bien. Au contraire, il faudrait plutôt écrire un texte qui décrit toute la beauté de notre métier.
Lucie : C’est ça ! Un truc plus positif, quoi ! Qui fait plus envie que ce que tu viens de nous faire. Quelque chose du style (fait mine de réfléchir un instant puis commence à jouer sur sa guitare sur l’air « Je l’aime à mourir » de Francis Cabrel, premier couplet et premier refrain)
Moi je n’étais rien et voilà qu’aujourd’hui,
Je suis le gardien de toutes ces copies
Je l’aime à mourir
Vous pouvez détruire tout ce qu’il vous plaira
Mon métier restera au-dessus de tout ça
Pour tous les instruire, pour tous les instruire…
Je l’aime à mourir…
(refrain)
Elle a du faire bien des réformes
Pour être si forte aujourd’hui
Elle a dû revoir tous ses dogmes
Sans préavis…
Et c’est réussi !
Jules applaudit une nouvelle fois.
Elodie : Oui, c’est vrai que c’est pas mal ça. On sent bien l’amour de l’école, là… (semble hésiter) Mais tu vois, moi en fait, j’imaginais encore plus que ça !
Lucie : Encore plus que l’amour à mourir ?
Jules : More than love ?
Elodie : Oui… Je ne sais pas trop. Mais, puisqu’on aime vraiment notre école comme tu le dis, je pensais à un truc plus digne encore. Plus majestueux peut-être… (réfléchit) Un truc comme ça par exemple. (Elodie joue les premières notes de « A toi la gloire ») Vous voyez ?
Les autres (sauf Christelle) acquiescent. Elodie reprend la mélodie. Thomas, Jules, Lucie et Laure chantent, les yeux levés vers le ciel, comme en adoration :
A toi la gloire !
Ô toi, mon école…
A toi la vic…
Christelle : Ah non… Vous vous entendez ? C’est beaucoup trop solennel ! Pour notre école, il faut quelque chose de beaucoup plus rythmé et plus dynamique. Un air qui donne vraiment envie quoi ! (donne son instrument à Laure) Tiens, regardez, un air comme ça par exemple. (Christelle chante a cappella sur l’air de « Macarena » en faisant les mouvements)
Avec moi, l’école on va la bouger,
Les profs, les élèves se mettent à danser
Avec moi on va jamais s’ennuyer
Hey, chante avec moi !
Avec moi les copies, y a plus besoin
Aux interros, tu viendras plus serein
Dehors les historiens, les physiciens
Hey, chante avec moi !
Christelle se tait, satisfaite. Tous les autres la regardent, choqués.
Elodie : Alors, moi, c’est sûr, tu ne me feras jamais chanter ça devant les élèves !
Jules : Out of question !
Elodie : Tu as vraiment dit « dehors les physiciens » ?
Christelle : Ce n’est pas contre vous bien sûr… Mais physicien, historien, mathématicien, tout le monde le sait, c’est démodé ! C’est plus l’école d’aujourd’hui !
Elodie (vexée) : Et alors quoi ? Tu voudrais qu’il n’y ait plus que des cours de 100 mètres, de zumba et de beach volley ?
Jules : Only sports ?
Christelle acquiesce, les yeux brillants.
Laure (lui rend sa flûte) : Ne vous disputez pas les amis. De toute façon, le vrai problème, il n’est pas là. Christelle, tu ne t’es même pas servi de ton instrument. Ça ne peut pas fonctionner…
Christelle (regarde sa flûte) : Ah tiens, c’est vrai, je n’avais même pas fait gaffe, prise dans le feu de l’action.
Lucie (en aparté, un sourire au coin des lèvres) : Ah, je vous jure, les profs de sport… Ils sont vraiment irrécupérables.
Thomas (se lève du piano et s’énerve) : Mais alors, on fait quoi ? On ne va quand même pas rester là jusqu’à ce que ça sonne, non?
Tous regardent leurs chaussures, sans savoir quoi répondre. Jules se lève.
Jules : Me ! I think I have an idea !
Tout le monde se tourne vers lui.
Thomas : Vas-y Jules ! Qu’est-ce que tu proposes ?
Jules se rassoit et commence à jouer avec sa basse sur l’air de « The White Stripes » de Seven Nation Army. Tout content, il chante : « Oh, oh, oh, oh, oh, oh, oh... » puis s’arrête au bout d’un moment quand il se rend compte que personne ne le suit. Tous le regardent, un peu dépités.
Lucie : C’est très joli… Mais t’as pas l’impression qu’il manque quand même un petit quelque chose à ta chanson ? Tu as oublié les paroles, non?
Jules : The words ?
Christelle : Sans instrument. Et maintenant sans texte. On n’est pas sortis d’affaire.
Thomas : On ne va jamais y arriver…
Tout le monde se tait à nouveau. Laure finit par s’avancer.
Laure : Remarquez, je me demande si Jules n’aurait pas raison, au fond. Rien de mieux qu’une musique de ce style, qui te reste toujours dans la tête, pour faire passer un message, non ? Il faudrait juste trouver les bonnes paroles à mettre dessus. Vas-y Jules, essaie encore pour voir. Continue à jouer !
Jules rejoue la mélodie plusieurs fois tandis que Laure réfléchit en battant la mesure. Petit à petit, elle commence à mettre des mots sur la mélodie :
Oh, qu’elle est chouette mon école !
J’adore y retourner le lundi !
Laure répète ce refrain plusieurs fois. Tous, sans exception, semblent enfin enthousiastes. L’un après l’autre, ils se mettent à jouer à leur tour le morceau.
Laure (s’adresse au public) : A vous maintenant !
Laure répète encore plusieurs fois le refrain et, comme une rockeuse, finit presque en transe. Tout le monde applaudit.
Christelle : Ça y est ! On a enfin notre morceau ! Bravo Laure !
Tout le monde se félicite. Puis la sonnerie retentit. Immédiatement, Thomas se lève et court vers la sortie.
Thomas : Vite… Pardon… Je vais être en retard pour mon cours.
Les autres prennent le temps de partir plus tranquillement.
Christelle (en prenant Laure par le bras tout en sortant) : T’es trop forte ! Grâce à toi, on va bientôt avoir une super sonnerie. Si nos élèves n’aiment toujours pas l’école après ça, je n’y comprendrai plus rien.
Lucie (en prenant Jules par l’épaule tout en sortant) : Toi aussi Jules, bravo pour la musique. T’es vraiment le meilleur !
Jules (lève le pouce et regarde le public) : I’m the best !
Tous sortent. Seule Elodie reste sur scène.
Elodie : Ouais, c’est vrai qu’il est pas mal cet hymne… (répète à voix basse) Oh, qu’elle est chouette mon école… (réfléchit) Malgré tout, est-ce que je pourrais vraiment dire que j’adore y retourner tous les lundis ? Le mot est fort quand même… (se tourne vers le public) J’ai entendu dire, un jour, qu’on adorait tous quelque chose, qu’on en ait conscience ou non. Au début, je pensais que ce pourrait être l’école mais je vous avoue que je ne sais plus trop maintenant. Ne pourrait-il pas y avoir quelque chose de plus grand ? Quelque chose… ou même… quelqu’un ? (songeuse) Oui, il y a parfois une petite voix en moi qui me dit qu’il doit bien y avoir quelqu’un de plus grand à adorer… (et sur ces derniers mots, Elodie quitte la scène en jouant au violon « A toi la gloire »)