Histoire - Géographie

Au tableau noir est écrit en vrac : « Salle des profs / Grève le 07/11 : n’oubliez pas les banderoles / pensez à cotiser pour la machine à café » Jérôme essaie sans succès de faire des photocopies sur l’imprimante. Il ronchonne. Au bout d’un moment, Elodie, entre dans la salle des profs et s’assoit sur un fauteuil avec une BD « Les profs » à la main.
Elodie : Salut !
Jérôme : (râle) Mais ce n’est pas croyable ! Encore un bourrage papier. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment ça se fait qu’on n’ait qu’une minuscule photocopieuse pour 150 profs ?
Elodie lève les yeux de son magazine.
Elodie : Ah ça… T’inquiète pas c’est normal. C’est juste que la vraie photocopieuse est tombée en panne avant les vacances de la Toussaint et qu’il n’y a déjà plus le budget pour les réparer. Du coup, c’est un collègue d’EPS qui nous a prêté celle qu’il avait chez lui. C’est facile… Lui, de toute façon, il n’en a jamais besoin.
Jérôme : Ce n’est quand même pas très pratique.
Elodie : Bah… Te prends pas la tête ! C’est juste comme d’habitude. Si on devait s’arrêter à chaque fois sur tous ces petits détails. (se tourne vers Jérôme) T’es nouveau ici toi, non ?
Jérôme : ( bombe le torse) Oui ! C’est mon tout premier poste et tout premier jour. Je remplace au pied levé Mr Jodart qui s’est cassé la jambe en tombant dans les escaliers le jour de la prérentrée !
Elodie : Ah… Félicitations ! Et tu enseignes quoi ?
Jérôme : L’Histoire-Géographie ! J’avais envie de changement. Et là, qu’est-ce que je vois dans le journal ? Une petite annonce ! Je me rappelle encore exactement ce qu’elle disait : « Vous rêvez d’accomplir quelque chose qui a du sens ? Alors, relevez le défi et rejoignez-nous sans attendre ! »
Génial, je me suis dit ! C’est pile ce que je veux ! Alors, je suis allé passer l’entretien et, là, le recruteur me dit :
« Monsieur, quelle est votre plus grande passion dans la vie ? »
« Le rugby »
« Ah super ! Et pourquoi aimez-vous le rugby ? Pour l’esprit d’équipe, pour la force du collectif, pour l’entraide qui peut exister pendant le match ? »
« Eh bien moi, c’est surtout l’esprit d’équipe après le match qui m’intéresse ! »
« Ah bon… » me dit-il un peu étonné. « Et qu’est-ce qui vous plaît dans ces moments après le match ? Échanger sur votre vécu de la rencontre, partager votre savoir et votre analyse ?»
« Ben non… Moi, j’aime surtout rigoler! »
« Ah bon, juste rigoler ? »
J’avais l’impression qu’il était un peu déçu. Alors, j’essaie de me vendre un peu plus :
« Oui rigoler, vous savez, faire des vannes, raconter des histoires… »
Et là, il répète : « Des histoires ? Alors, c’est parfait ! Monsieur, vous avez exactement le profil qui nous convient. Vous serez professeur d’Histoire-Géographie ! Veuillez signer ici s’il vous plaît ».
Et c’est comme ça que je me retrouve ici aujourd’hui !
Elodie : Ah ouais quand même… Ils ne perdent pas de temps maintenant. Mais tu as eu une formation malgré tout ? Ils ne te lancent pas dans le bain comme ça, sans te donner les clés essentielles pour réussir ?
Jérôme : Ah oui… Évidemment, tu penses bien !Ils font les choses sérieusement. J’ai eu une formation hier après-midi entre 14h et 16h !
Elodie : (grimace) Tout ça ? Et ils t’ont enseigné quoi à cette super formation?
Jérôme : Eh bien, ils nous ont surtout expliqué que la chose la plus importante dans ce métier, c’est d’être passionné. Il faut être à fond dans notre rôle. Tous ces événements et ces personnages dont on est censé raconter l’histoire, il faut les faire vibrer. Il faut les incarner même !
(se lance avec conviction dans une série de mimes)
Jules César (mime un personnage qui fait le salut romain)
Attila (mime un guerrier assoiffé de sang)
Jeanne d’Arc (mime une personne qui lève la tête en portant une bannière)
Napoléon (mime un personnage qui se tient droit, la main sur le ventre)
Gandhi (mime un personnage qui joint ses mains et s’incline pour faire un salut paisible)
Mickaël Jackson (mime le moonwalk)
Elodie : C’est vrai que c’est impressionnant… Mais bon, pour être tout à fait honnête, moi je t’avoue que l’histoire, c’est quand même une matière que je ne trouve pas top du tout !
Jérôme : Pas top ? Et pourquoi tu trouves que ce n’est pas top ?
Elodie : Ce n’est pas contre toi bien sûr, mais c’est juste que je ne trouve pas très joyeux tout ce qu’on entend en histoire. Tu passes ton temps à écouter parler de conquêtes, de guerres et encore de guerres et de civilisations qui se déchirent et qui s’écroulent… Un coup, c’est les grecs, un coup c’est les romains. Un coup c’est encore un autre. Et ainsi de suite… (lève le pouce, ironique) Super fun la séance !
Jérôme : Mais il ne faut pas le voir comme ça ! Au contraire, c’est passionnant de constater comment toutes ces civilisations ont fait chacune leur part pour apporter quelque chose à ce monde. Tiens, regarde ! Je te donne juste un exemple. Parlons du personnage le plus important de toute l’Histoire, celui à partir duquel on date les époques aujourd’hui : Jésus-Christ ! T’es d’accord avec moi pour dire qu’il a marqué le monde plus qu’aucun autre, n’est-ce pas ? (Elodie acquiesce) OK… Eh bien, pourquoi penses-tu que son message a pu réussir à se diffuser aussi vite ? Pour deux raisons : à cause de la civilisation grecque qui a laissé une langue commune à tout le pourtour méditerranéen et à cause de la civilisation romaine qui a créé un système de routes permettant la circulation rapide des hommes et des idées… Sans cela, ça n’aurait pu se répandre aussi rapidement (pensif) A croire que tout avait été conduit pour qu’il arrive pile à la bonne époque…
Elodie : Mouais… N’empêche que tout ça, c’est quand même plein de souffrances. Tiens, je reprends l’exemple du peuple juif. Elle n’est pas simple leur histoire, non ? (énumère sur ses doigts) D’abord nomades dans le désert. Déjà pas facile.
Jérôme : Oui, mais ils y ont reçu une promesse, dans ce désert…
Elodie : Ensuite 400 ans esclaves en Égypte !
Jérôme : Oui, mais ils en ont été délivrés. Et quelle délivrance !
Elodie : Et après quoi ? Des rois infidèles, des problèmes intérieurs et des guerres incessantes à l’extérieur. Les assyriens, les babyloniens, les mèdes, les perses, les grecs, les romains…
Jérôme : Oui, c’est vrai que leur histoire est pleine de souffrances. Et pourtant quand tu y réfléchis… Malgré tout ce qu’ils ont traversé, par leur faute ou celle des autres, c’est le seul peuple de l’Antiquité qui existe encore aujourd’hui ! (pensif) Comme si quelqu’un avait gardé la main sur le chaos de ce monde au fil des siècles. (sourit, sur un ton convaincant) Tu vois, c’est pour ça que j’aime l’Histoire ! Parce qu’elle nous permet de comprendre d’où on vient, où on va et pourquoi on est là aujourd’hui...
Elodie : Waouh ! Et tu dis que tu as eu combien de temps de formation ?
Jérôme : Deux heures !
Elodie : Ils sont bons quand même… (elle revient à la réalité) Mais bon, on le sait, tout ça ce sont juste des beaux discours. Ce qui compte ici, c’est la réalité de terrain. C’est quand tu vas te retrouver devant tes 30 élèves en furie pour leur expliquer tout ça !
Jérôme : Mes quoi ?
Elodie : Tes élèves !
Jérôme : Mes élèves ?
Elodie : Oui ! Les 30 ados que t’auras en face de toi.
Jérôme : Mais… Mais… On ne m’a jamais parlé de ça à ma formation. On ne m’a jamais dit que j’aurais des élèves.
Elodie : Ah… Je me disais aussi...
Jérôme : (paniqué) Ah mais non, ce n’est pas possible ! Je ne peux pas parler comme ça devant des gens, moi…
La sonnerie retentit.
Jérôme : C’est quoi ce bruit ?
Elodie : Ça, tu vois, c’est ce qu’on appelle une sonnerie !
Jérôme : Une quoi ?
Elodie : C’est pour te dire qu’il faut y aller. C’est comme la sirène du champ de bataille, en fait. C’est la trompette qui sonne le début des hostilités pour notre civilisation ! (Jérôme ouvre de grands yeux terrifiés. Elodie sourit) Bon… J’y vais, moi ! Je n’ai pas cours aujourd’hui. A plus ! Ou pas…
Jérôme reste seul sur la scène. Il est pris de panique et fait les cent pas.
Jérôme : Mais comment je vais faire ? Je n’y arriverai jamais ! (essaie de se donner du courage) Allez… Courage mon Jérôme … Inspire-toi juste de ce qu’on t’a appris !
Attila (mime à nouveau Attila)
Napoléon (mime à nouveau Napoléon)
Mickaël Jackson (refait le moonwalk)
(se rend compte de l’absurdité de sa situation. Se prend la tête dans les mains)
Mais comment est-ce que j’ai pu me laisser embarquer dans cette histoire ?