Joseph en prison

Présentateur : Bonjour à tous et bienvenue pour ce premier numéro de «Une histoire, un destin». Pour le lancement de notre émission, je vous propose d’accueillir un jeune homme. Un beau garçon qui fait son petit effet partout où il passe. Intelligent, doué, visionnaire même… Avec un tel profil, il devrait déjà occuper un poste à responsabilité n’importe où.
Mais… La vie ne semble pas en avoir décidé ainsi. A pas encore 30 ans, il a déjà vécu plus d’épreuves que la plupart d’entre nous en une existence toute entière. De quoi se poser de nombreuses questions sur le pourquoi, sur l’injustice de la vie et tout ce genre de choses…
Malgré cela, il a quand même accepté de nous rejoindre ce matin. Nous remercions d’ailleurs les services pénitentiaires pour avoir permis cette rencontre. Il a bien voulu partager son histoire avec nous. Pour nous expliquer comment il en est arrivé là. Comment son destin a basculé dans l’horreur…
Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir Joseph !
Joseph approche en saluant. Il s’installe sur le canapé.
Présentateur : Bonjour Joseph.
Joseph : Bonjour (se tourne vers le public). Bonjour à tous.
Présentateur (en lisant sa fiche) :
Joseph, quelques mots d’abord pour vous présenter à tout le monde : vous êtes issu d’une famille nombreuse, riche et respectée dans toute la région, qui fait dans l’élevage de bétail. (Joseph acquiesce). Vous grandissez dans le cocon familial, jusqu’à ce qu’à l’âge de 17 ans, un concours de circonstances vous amène en Egypte. Ce pays vous accueille à bras ouverts et vous vous y installez durant une dizaine d’années.
Mais, alors que les choses semblent se passer pour le mieux, tout dérape sans prévenir : scandale sexuel, perte d’emploi. C’est vers la prison qu’on vous conduit alors que vous clamez votre innocence à grands cris. Que s’est-il passé ? Racontez-nous Joseph, s’il vous plaît…
Joseph (pousse un long soupir avant de répondre) :
Si je le savais moi-même. J’ai pourtant l’impression d’avoir toujours fait tout ce qu’il fallait. (se plonge dans ses souvenirs et se met à raconter) Tout. Ou presque…
C’est vrai que j’étais un peu le chouchou de Papa. Avec le recul, je me dis que ça n’a pas dû plaire à tout le monde. Je me souviens par exemple d’un magnifique blouson qu’il m’avait offert, avec plein de couleurs. J’aimais bien faire le fier devant mes frères. Mais eux…
Présentateur : Vous voulez dire qu’ils étaient jaloux de cette proximité que vous aviez avec votre père ? Ils vous en ont voulu pour ça ?
Joseph (hausse les épaules) : Oui, probablement…
Présentateur : Et vous pensez que c’est à ce moment-là que les premières difficultés sont apparues ?
Joseph (hausse à nouveau les épaules) : Sans doute…
Présentateur : Expliquez-nous, Joseph.
Joseph (désabusé) : Bof… Disons juste qu’ils se sont débrouillés pour que je parte faire mes études à l’étranger. Ils devaient vouloir que je prenne mon indépendance.
Présentateur : C’est pour cette raison que vous débarquez en Egypte à 17 ans ?
Joseph (reprend le fil de son récit) : Oui, c’est ça, en Egypte… Seul, dans cet immense pays. (se tait un instant, songeur, puis poursuit) Pourtant, même si ça m’a fait un peu bizarre au début, je crois que je m’y suis plutôt bien habitué.
J’ai même rapidement trouvé un poste intéressant. Nourri, logé, blanchi. Mon patron me faisait vraiment confiance et j’ai réussi à gravir les échelons malgré mon jeune âge. Tout allait vraiment pour le mieux. (pousse un long soupir). Jusqu’à ce que…
Présentateur : Jusqu’à ce que ?
Joseph : Jusqu’à ce qu’elle cherche à me voir de plus en plus souvent.
Présentateur : Elle ? Qui ça ?
Joseph : La femme du responsable. Elle restait en général à la maison, là où je travaillais. Et nous nous croisions régulièrement. De plus en plus régulièrement…
Présentateur (fait une grimace) : Oh, je vois… Vous avez fini par vous laisser tenter ?
Joseph (sur la défensive) : Tenter ? Non, certainement pas ! J’ai été clair dès le début. Cela n’arriverait pas ! J’appréciais sincèrement mon patron et je ne voulais pas lui planter un couteau dans le dos comme ça. (fait une pause) Et puis, il y avait Dieu aussi…
Présentateur : Dieu ?
Joseph (regarde vers le ciel) : Oui, j’ai toujours cru en Dieu. (avec émotion) Je me rappelle que Maman me parlait souvent de lui le soir quand elle venait me border. Je revois encore ses yeux qui brillaient quand elle m’expliquait toutes les promesses qu’il nous avait faites. A Papa, à son père avant lui et au père de son père. Je n’ai jamais oublié ça. Même quand elle est morte…
Présentateur : Quel âge aviez-vous quand votre mère nous a quittés ?
Joseph : J’avais seulement 8 ans. Et avec Papa, nous nous sommes encore plus approchés de Dieu quand elle est partie. Bien sûr, aucun de nous ne comprenait pourquoi il l’avait reprise si tôt. Mais nous avons fait le choix de lui faire confiance, même sans comprendre. On s’est appuyés sur lui de toutes nos forces et il nous a permis de rester debout. Il nous a donné la force de continuer à vivre.
Alors, vous imaginez ? Je n’allais certainement pas le trahir pour… elle ! Non, j’étais résolu à mener une vie qui l’honorerait à chaque instant. Mais…
Présentateur : Mais ?
Joseph : (déçu) Mais il faut croire que ça n’a pas servi à grand-chose. (plus en colère, parle en direction du ciel). J’ai pourtant fait tout ce que tu attendais de moi, non ? J’ai été fidèle autant que possible ! Et toi ? Tu les as juste laissés faire. Tu n’es pas intervenu. Tu les as laissés me condamner alors que j’étais innocent…
Présentateur (essaie de recentrer les choses) : Revenons-en justement à votre histoire. Vous persistez donc à affirmer que vous n’êtes pas coupable ? Pourtant, vous ne pouvez pas le nier, toutes les preuves sont contre vous. La police a même retrouvé un vêtement à vous sur les lieux.
Joseph (baisse les yeux) : Non, je n’ai rien fait. Je vous assure que je ne l’ai pas touchée.
Présentateur (moqueur) : Ne disent-ils pas tous ça ?
Joseph : Pensez ce que vous voulez ! (regarde le public et s’adresse à lui) Vous pouvez tous penser ce que vous voulez ! Ça m’est égal. Ça changera quoi maintenant ?
Présentateur : Vous avez raison. Nous ne sommes pas là pour ça. Coupable ou non, ils vous ont conduit en prison. Racontez-nous la suite s’il vous plaît.
Joseph (sur la défensive) : La suite ? Et vous voulez que je vous raconte quoi ? Que ça fait bientôt deux ans que je croupis ici sans raison, avec les rats pour seule compagnie ? Que je me rends compte que je suis en train de passer à côté de ma vie et que je ne peux rien y faire ? Que l’administration ne fait rien, que la justice ne fait rien… que Dieu ne fait rien !
Présentateur (curieux) : Vous lui en voulez?
Joseph : A qui ? A Dieu ? (ironique) D’après vous ! Vous ne lui en voudriez pas, vous, s’il vous laissait souffrir comme ça sans raison ? (hésite, cherche ses mots, puis essuie une larme sur son visage) Je ne comprends pas comment il peut faire ça à quelqu’un qui l’aime…
Je veux continuer à lui faire confiance, bien sûr… (avec douleur) Mais c’est tellement dur quand on ne comprend pas.
Et puis, je vous avoue que j’ai peur d’être déçu si je continue à espérer. D’être encore déçu. Parce qu’au début de ma détention, j’ai cru qu’il allait venir à mon secours. Deux gars avec des postes haut placés aux cuisines présidentielles ont fait un court séjour ici, dans la même cellule que moi. (avec une pointe d’humour) Ils avaient vraiment dû rater leur dîner ! (redevient sérieux) Je leur ai apporté mon aide par rapport à un problème qu’ils avaient et, en échange, je leur ai juste demandé de parler en ma faveur s’ils devaient être libérés. Mais il faut croire qu’une fois de plus, j’ai été oublié…
Présentateur : Peut-être est-ce parce que vous n’avez pas placé votre confiance dans les bonnes personnes ? (lève un doigt vers le ciel) Ou plutôt dans la bonne personne ?
Joseph (interpelé, hésite un instant) : Oui, peut-être… C’est vrai que beaucoup d’autres détenus me disent la même chose : « choisis un autre dieu ! » me répètent-ils sans cesse, « ce n’est pas ce qui manque par ici ! Tu vois bien que celui-ci ne t’a apporté que des malheurs!»
Présentateur : Et alors ? Que faites-vous de ces conseils ? Vous avez l’intention de les suivre ?
Joseph (hésite à nouveau. Une lutte semble se jouer en lui. Il se lève et marche de long en large en regardant vers le ciel de temps en temps. Il finit par esquisser un léger sourire) : Non ! Je ne changerai pas. Jamais ! Même si je devais croupir ici jusqu’à la fin de mes jours !
(se rassoit) Je ne comprends pas tout, c’est vrai. Mais la seule chose que je sais, c’est qu’Il est la vérité ! Et je me contenterai de ça s’il le faut…
Présentateur : Votre fidélité vous honore…
Joseph : Parce qu’il l’a promis à Papa ! A Papy ! Et même à Pépé Abraham ! Il sera avec nous jusqu’au bout ! Il tiendra chacune des promesses qu’il nous a faites. Même si nous sommes incapables de les voir pour l’instant. Même si j’en suis incapable… Il ne faillira pas à sa parole.
(se lève encore et fixe le public, ému) Vous voyez ? C’est ça la foi ! C’est croire même quand on ne voit plus. Et c’est ce que je vais continuer à faire… (se rassoit, comme libéré d’un poids)
Présentateur (lui-même ému) : Vous avez raison. C’est sans doute ce que nous devrions tous faire un peu plus. (revient à la réalité) Oh là… Je vois que ça s’agite là-bas. Les surveillants semblent pressés de venir vous chercher. (se tourne vers le public) Chers spectateurs, je crois que nous n’allons pas pouvoir aller plus loin aujourd’hui. Mais on peut vraiment remercier Joseph avant qu’il nous quitte.
Deux hommes viennent chercher Joseph et le conduisent vers l’extérieur. Le présentateur parle plus fort.
Merci cher ami pour votre sincérité ! (regarde à nouveau le public) Merci d’avoir osé dire que parfois, on doit croire sans comprendre…