La femme pécheresse

Présentateur : Bonjour à tous et bienvenue pour notre deuxième numéro de « Une histoire, un destin ». Nous recevons aujourd’hui une jeune femme. Assez réservée, je dois le dire. Il est fort possible que son nom ne vous dise rien. Elle a beaucoup hésité avant d’accepter notre invitation. Vous savez ce que c’est : le regard des autres, les commérages… Ce n’est pas toujours facile.
Aussi, je vous demande d’être particulièrement chaleureux dans votre accueil. Car nous sommes vraiment heureux de l’avoir parmi nous ce matin et d’écouter son histoire. De découvrir ce qu’elle a vécu, ce qu’elle a ressenti. Ce jour où quelqu’un a enfin osé la regarder autrement…
Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir Neria !
Remarque : dans la Bible, la femme pêcheresse n’est pas nommée. Pour la rendre plus concrète, il a fallu imaginer un nom. Neria est un nom hébreu contemporain de l’époque de Jésus. Il signifie « lumière de Dieu ».
Neria approche timidement. Elle adresse un sourire gêné aux spectateurs et s’assoit sur le canapé. Elle est vêtue de manière un peu débraillée mais un sourire illumine son visage.
Présentateur : Bonjour Neria.
Neria : Bon… bonjour (se tourne vers le public, aimablement). Bonjour à tous.
Présentateur (en lisant sa fiche) : Neria, permettez-moi d’abord de dire quelques mots pour vous présenter : vous êtes originaire de Galilée. Vous vivez d’ailleurs encore à Chorazin, un petit village situé entre Naïn et Capernaüm. Vous êtes orpheline, de père et de mère, depuis presque toujours. Et cette absence de modèle parental ne vous a probablement pas aidée à prendre les bonnes décisions dans la vie. (Neria acquiesce) Vous avez choisi de travailler dans… (le présentateur hésite, gêné de dire ça à voix haute.) … comment dire… dans les relations…
Neria (le coupe, triste et lucide à la fois) : Oui, oui, vous pouvez le dire : dans les relations intimes. (fixe le public et hausse les épaules) Je ne peux pas renier mon passé.
Présentateur : (soulagé qu’elle l’ait dit à sa place). Oui, voilà c’est ça. Vous avez fait ce « métier » pendant de nombreuses années. Mais un jour, vous laissez tout tomber ! La clientèle, l’argent qui va avec, cet argent qui vous permet pourtant de survivre. Vous abandonnez tout ! Pourquoi ? Comment ? Expliquez-nous Neria, s’il vous plait.
Neria (sourit) : Oui, j’ai tout laissé derrière moi. Quand il m’a regardé avec ces yeux, quand il a prononcé ces mots, juste pour moi… Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Retourner à ma vie d’avant ? Ah, non, ça jamais…
Présentateur : Racontez-nous en détail ce qui s’est passé.
Neria : (lentement) Au début, j’avoue que j’ai simplement fait comme tout le monde. Je suis allée voir par curiosité. C’était l’effervescence en ville. Il y avait des gens qui arrivaient de partout. Certains accouraient de Naïn et ils affirmaient que cet homme venait de ressusciter le fils d’une pauvre veuve. Vous imaginez ?
Alors, j’y suis allée, moi aussi, pour voir à quoi il ressemblait. Je l’ai écouté quand il a commencé à parler sur la place du village. Au début, je n’ai pas tout compris. Mais petit à petit, ses paroles se sont mises à résonner en moi. Ce Jésus parlait comme je n’avais jamais entendu personne parler. C’était comme s’il s’adressait directement à mon cœur. A mes peurs, à mes hontes…
Tout de suite, j’ai senti que des larmes se mettaient à couler sur mon visage. Je n’ai pas pu rester. Je me sentais trop indigne. J’ai couru jusqu’à chez moi et me suis effondrée sur mon lit. Je n’arrêtais pas de pleurer. Je demandais pardon pour ce que j’avais fait de ma vie.
A vrai dire, je ne sais même pas à qui je demandais ça. Car qui pouvait décemment me pardonner ? Une femme comme moi, tout le monde le sait, c’est sans espoir…
Mais il fallait que je le dise, c'est tout.
Présentateur : Et ensuite ? Que s’est-il passé ? Vous êtes simplement restée chez vous ?
Neria : Non… Je devais avoir encore deux clients ce jour-là. Mais je sentais que je ne pourrai plus le faire. Alors, je suis sortie avant qu’il y en ait un qui arrive. Et j’ai marché dans le vide pendant plusieurs heures.
Présentateur : C’est là que vous l’avez revu ?
Neria : Non, pas immédiatement. Il n’était plus sur la place. J’ai croisé quelqu’un dans la rue qui disait qu’il était allé manger chez Simon, le pharisien. (ironique) Vous vous doutez bien que je ne faisais pas partie de la liste des invités. Pourtant, j’ai eu tout à coup la conviction qu’il fallait je le revois. Au moins juste une fois. Alors, j’y suis allée moi aussi.
Présentateur (une grimace) : Vous êtes allée chez Simon ? Un pharisien ? Vous ? Une…
Neria : Oui ! Une… (imite sa grimace) comme vous dites. Mais je m’en fichais. Je me moquais de tout ce que ces gens-là pouvaient penser de moi. Je voulais juste le voir, lui ! (pause) Je suis entrée. (rit) Il y avait plein de monde, ils n’ont pas dû faire attention. (à nouveau sérieuse) Je l’ai vu au premier regard. Je n’ai vu que lui. Mes larmes ont recommencé à couler et la honte m’a envahie à nouveau. Mais je me suis quand même approchée. Jusqu’à ses pieds. Je ne pouvais décemment pas me tenir ailleurs. J’ai pleuré un long moment à ses pieds.
Présentateur : En coulisses, vous m’avez dit que vous aviez aussi apporté du parfum ?
Neria : Oui, c’est vrai… Je l’avais pris chez moi en partant sans trop savoir pourquoi. C’était mon bien le plus précieux, celui avec lequel je séduisais les hommes d’habitude. Mais à ce moment-là, j’ai juste voulu le répandre sur ses pieds. J’ai tout versé. L’odeur a rempli toute la pièce.
Présentateur (étonné) : Et il vous a laissé faire ? Il vous a laissé le toucher. Vous, une…
Neria : Oui… (lève les yeux au ciel) Aussi incroyable que ça puisse paraître, il n’a pas eu honte de moi.
Présentateur : Et les autres ? Ils vous ont aussi laissé faire ?
Neria : Oh les autres, ce n’était pas la même chose, bien sûr. Je les ai entendus pendant que je pleurais. Les exclamations choquées, les commentaires à voix basse… Et puis, j’ai surtout entendu Simon. Lui, il me déteste. Il appelle la malédiction de Dieu sur moi depuis toujours. Alors vous pensez, il n’allait pas changer ce jour-là : « Si cet homme était vraiment un prophète » a-t-il lancé de sa voix glaciale, « il saurait quelle est cette femme qui le touche, que c'est quelqu'un qui mène une vie de débauche. » (ironique) Il a toujours été doué pour appuyer là où ça fait mal.
Présentateur : Et alors ? Comment a réagi Jésus ?
Neria : Au début, je vous avoue que j’ai eu peur. Maintenant qu’il savait qui j’étais vraiment, j’ai cru qu’il allait me repousser comme les autres. Mais non. Il n’a pas fait de geste brusque. Il n’a pas bondi de sa place, scandalisé. Il s’est juste mis à raconter une histoire à Simon. Je n’ai pas tout écouté parce que mon cœur battait trop fort pour que j’arrive à me concentrer. Mais c’était une histoire avec des gens qui ont une dette qu’ils ne peuvent pas rembourser. Et un maître qui leur en fait cadeau. Et Jésus qui explique que celui qui avait la plus grosse dette, c’est celui qui l’aimera le plus.
Présentateur : Ah…
Neria : Oui, je ne sais pas si Simon et les autres ont compris. Mais moi je n’ai pas eu le temps de réfléchir davantage. Car à peine avait-il fini son histoire qu’il me… (bouleversée, n’arrive pas à finir sa phrase)
Présentateur : Qu’il vous ?
Neria : Qu’il me regarde ! Dans les yeux. Juste mes yeux au milieu de tous les autres. Et après, il commence à parler de moi à Simon.
Présentateur : De vous ?
Neria : Oui ! (se tourne vers le public) Et vous n’allez pas le croire… Il me donne en exemple ! Il explique à Simon que lui ne lui a même pas lavé les pieds quand il est entré alors que moi, je les ai mouillés de mes larmes. Qu’il ne lui a pas versé de parfum sur sa tête alors que moi je l’ai répandu sur ses pieds. Et que par ces gestes, j’ai témoigné beaucoup d’amour… Il m’a souri quand il a dit ça ! Vous vous rendez compte ? Je ne savais plus où me mettre. J’étais tellement heureuse. Mais en même temps, j’avais tellement honte. Parce qu’il savait qui j’étais. Et pourtant il m’accueillait quand même. (pause) Alors, j’ai voulu lui demander pardon. A lui cette fois-ci. Je le savais. C’était à lui et seulement lui que je devais le dire. Pour guérir. Pour changer.
Présentateur : Et ? Vous lui avez dit tout ça ?
Neria : Je sais même plus. Je ne sais plus si je l’ai dit à voix haute ou si je l’ai juste pensé. Mais lui… Il m’a entendu !
Présentateur : il vous a entendu ?
Neria : Je ne sais pas comment mais il a su. Et il m’a répondu. Il a continué à me fixer puis il m’a dit : « Tes péchés sont pardonnés. » J’ai bien entendu tout le monde qui s’offusquait dans la salle. Mais je ne les ai même pas regardés. Ces mots… étaient tellement incroyables. Mais il a parlé encore. Il a ajouté : « Parce que tu as cru en moi, tu es sauvée ; va en paix. »
(se lève) Va en paix ! (marche sur la scène puis s’adresse au public)
C’est pour ça que j’ai accepté de venir ici aujourd’hui. Vous voyez ? Je ne sais pas qui vous êtes, vous, je ne sais pas quelles sont toutes les casseroles que vous vous traînez. Mais croyez-moi : peu importe ! Car au milieu de tous les Simon de ce monde, ceux qui vous jugent ou qui détournent simplement les yeux, il y en un qui osera vous regarder ! Pour vous pardonner à vous aussi. Il fallait que je vous le dise… (se tourne vers le présentateur, avec un sentiment d'urgence) Il faut que je le dise à tout le monde ! Il faut que tout le monde sache. (s’éloigne en répétant cette phrase)
Présentateur : Euh… Oui bien sûr, Neria. Allez-y. (Parle plus fort) Et merci en tout cas d’être venue. (Plus faible, comme à lui-même) Oui, merci d’être venue nous montrer que personne n’est jamais trop loin pour lui…