Langues Vivantes

Dans le foyer des élèves, sur le tableau est écrit : « Foyer des élèves / Bal des lycéens vendredi soir / Pensez à valider vos vœux Parcoursup ». Léo est assis sur le canapé. Il regarde une de ses copies et broie du noir. Louise approche.
Louise : Salut Léo ! Ça fait longtemps qu’on ne s’était pas croisés ! Comment ça va cette année ? Tu gères les cours ?
Léo : Ouais tu parles… Vivement que cette année se termine ! J’en ai trop marre de cette classe et de ce fichu bahut. (roule sa feuille en boule tout en parlant)
Louise : Ah mince… Ce n’est pas la grande forme apparemment. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Léo : C’est à cause de cette prof ! Je la supporte plus ! Je déteste ses cours, je n’y comprends rien. Et du coup j’ai tout le temps des mauvaises notes. Tu vas voir, ça va encore être ma fête à la maison ce soir, je le sens… Je vais avoir droit au même laïus que d’habitude. Ma mère va me répéter que, quand elle avait mon âge, elle était toujours la première de la classe. Et mon père va me regarder avec son petit sourire en coin et il va me dire qu’au moins, quand on n’a pas de talent, il faudrait être capable de mieux regarder sur la copie du voisin…
Louise : Ouais je comprends… Les parents à la maison, parfois, il faut se les supporter. Mais c’est qui cette prof, que tu ne supportes pas ?
Léo : C’est la prof d’anglais… Mme Jones… (moqueur) Laure de son petit nom…
Louise : Laure Jones ? Tu plaisantes ou quoi ? Elle est trop géniale ! C’est la meilleure prof du lycée. Tout le monde l’adore !
Léo : Eh bien non, tu vois. Pas tout le monde…
Louise : Alors là, je n’en reviens pas. Tu vois, j’aurais compris si tu m’avais parlé de la prof de physique que tout le monde entend crier dans les couloirs, de la prof de sport complètement déjantée ou de la clique des profs de maths un peu chelou… Mais pas Mme Jones quand même ! Qu’est-ce que tu lui reproches en fait ?
Léo : Ce que je lui reproche ? Mais c’est évident, non ? On ne comprend jamais rien à ce qu’elle dit !
Louise : On ne comprend rien ?
Léo : Mais oui… Elle est toujours en train de parler anglais ! (ironique) Hello… Goodbye… How are you, today ? Bryan is in the kitchen… Where is Bryan ? Tu penses que je sais ce qu’elle essaie de me dire, moi ? C’est qui d’ailleurs ce Bryan ?
Louise : Ah oui, c’est sûr, vu comme ça… Mais tu ne piges vraiment rien à ses questions ? Tu ne comprends pas un mot d’anglais ?
Léo : Non ! Pas un mot… L’espagnol encore, ça va, je me débrouille. J’ai pigé le truc : tu rajoutes juste des « a » à la fin de tous les mots : el turista, el problema, la tabla, la chaussura, la tortilla… Tu vois ce n’est pas compliqué. Je viens juste d’ailleurs d’avoir un DS de vocabulaire. Je suis sûr que je vais avoir une super note. Mais l’anglais, ça n’a vraiment rien à voir avec le français. C’est beaucoup trop dur. Et en plus, ça ne sert à rien !
Louise : Ah non, là, je t’arrête tout de suite. S’il y a bien une matière qui ne sert pas à rien, c’est l’anglais ! (Léo semble ne pas comprendre. Louise insiste). Mais oui, tu sais bien que tu en as besoin tout le temps ! Partout ! Dans tous les métiers ! Et même dans la vie de tous les jours !
Léo : Dans la vie de tous les jours ? Tu penses vraiment qu’on a besoin de l’anglais dans la vie de tous les jours ?
Louise : Evidemment ! Quand tu pars en voyage par exemple… C’est la langue universelle, l’anglais ! Comment tu vas faire, sinon, pour te faire comprendre ?
Léo : En voyage ? Et pourquoi tu veux que je parte en voyage ?
Louise : Ah bon ? Toi, tu ne veux jamais partir à l’étranger ?
Léo : A l’étranger ? Pour quoi faire ? Je suis très bien dans mon pays, moi !
Louise : Bon… Eh bien dans ce cas, puisque toi tu n’as pas envie de bouger, imagine que c’est un étranger qui vient chez toi, en France ! Comment tu vas te faire comprendre de lui si tu ne parles pas anglais ?
Léo : Un étranger ? En France ? Et puis quoi encore… Tu sais moi, comme on dit chez moi : « nous on n’a rien contre les étrangers, surtout quand ils restent chez eux ! »
Louise : Ah oui, je vois… Super mentalité…
Léo hausse les épaules sans répondre. Il déplie sa feuille à nouveau. Louise semble vouloir abandonner mais, gentille, essaie de raisonner encore son camarade.
Louise : Voyons Léo… Tu ne peux quand même pas dire ça. Pas à notre époque. Tu sais bien qu’on vit dans un monde multiculturel aujourd’hui. Tu ne peux pas juste rester comme ça, dans ta bulle. On a tous besoin les uns des autres… D’ailleurs, notre propre culture a été façonnée au fil des siècles par l’influence de ces « autres ». Et je suis sûr qu’il y a beaucoup de choses en quoi tu crois qui viennent de l’étranger, d’une culture différente…
Léo (pas convaincu) : Ah oui ? Ça, ça m’étonnerait ! Quoi par exemple ?
Louise (réfléchit un instant) : Tiens, ta religion d’abord ! Toi, tu es chrétien, non ?
Léo : Ouais, vite fait, comme ça… Et alors ?
Louise : Eh bien, ce Jésus en qui tu crois, c’était justement un étranger ! Il vient d’un pays différent du tien, d’un continent différent même, d’une culture et d’un peuple bien éloigné du peuple français : le peuple juif !
Léo : Ah bon ? Jésus était juif ?
Louise : Oui, évidemment ! Tu croyais qu’il était quoi ?
Léo (hausse les épaules) : Je ne sais pas trop… Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Italien, j’imagine ?
Louise : Italien ? Tu croyais vraiment que Jésus était italien ?
Léo : Eh bien oui… c’est logique, non ? On parle bien en latin dans toutes les églises… (insiste, fier de pouvoir argumenter à son tour) Ce n’est pas lui, par exemple, qui a dit « veni, vidi, vici »
Louise fait non de la tête, dépitée.
Léo : Non ? Ah tiens, j’aurais pourtant juré que c’était de lui…
Louise : Il n’y a pas qu’en cours d’anglais que ça ne doit pas être facile, non ? Ton prof d’histoire, tu l’aimes bien lui ?
Léo hausse les épaules mais ne répond pas. Tout à coup, Laure Jones s’approche et s’arrête devant eux.
Laure : Coucou mes chers élèves adorés ! Comment allez-vous aujourd’hui ? Prêts à franchir une nouvelle fois les frontières du savoir ?
Louise : Oh, bonjour Mme Jones ! C’est incroyable, on était justement en train de parler de vous !
Laure : Ah oui ? Vous parliez de moi ? En bien j’espère !
Léo est inquiet. Il a peur que Louise le « balance ».
Louise (tout sourire) : Oh oui, en bien évidemment ! Léo me disait justement qu’il était déçu par ses notes et qu’il aurait aimé trouver un moyen de faire des progrès en anglais ! Vous n’auriez pas quelques pistes à lui proposer ? Des cours supplémentaires par exemple…
Laure : Mais oui, bien sûr ! C’est super ça, Léo de chercher à faire des progrès quand on a quelques difficultés. (Léo rit jaune) Ça tombe très bien en plus ! Je suis justement en train de lancer un club pour tous ceux qui souhaitent progresser. Tu vas voir, il y aura plein de gens qui viennent de tous les horizons. D’Afrique, d’Inde, d’Asie… En plus d’apprendre l’anglais, ça va permettre plein d’échanges culturels. Je suis sûr que tu vas adorer !
Léo (grimace) : Ah oui ? Vous êtes si sûre que ça ? Des cours supplémentaires avec des étrangers ?
Laure : Oui bien sûr… Tu sais, comme on dit chez moi : « Le monde entier est une seule patrie où chaque citoyen a tellement à apprendre des autres… »
Léo veut réagir mais Louise s’empresse de lui couper la parole.
Louise : Je suis certaine que ça va trop lui plaire ! En tout cas, ça ne pourra pas lui faire de mal !
Laure : Eh bien, c’est décidé ! Je t’inscris. C’est tous les samedi matin à 8h ! Bravo Léo, tu peux être fier de toi !
La sonnerie retentit.
Laure : Allez, il faut que j’y aille maintenant, j’ai un cours qui va commencer… A samedi donc !
Laure s’éloigne. Louise se lève et la rattrape.
Louise : Au fait, Madame, vous avez corrigé nos copies ? Est-ce que j’ai une bonne note ?
Laure : Mais bien sûr, ma petite Louisette ! Tu sais bien que tu as toujours des bonnes notes, toi…
Toutes les deux sortent, bras dessus, bras dessous. Léo reste seul sur scène. Il se lève et fait les cent pas.
Léo : « Le monde entier est une seule patrie… » (songeur) Tiens, ce n’est pas la même chose que ce que m’a appris mon vieux… (réfléchit un moment. Retrouve le sourire petit à petit) Après tout, pourquoi pas ? (se tourne vers le public) Oui… je n’ai pas grand-chose à perdre à oser m’ouvrir un peu aux autres, non ?