Le prince disparu
Dans un village du lointain nord, là où la neige ne fond jamais, vivaient des gens malheureux. Leur peine ne venait pas du froid, mais d'une ignorance profonde : on ne leur avait jamais appris à partager.
Tous marchaient sur le sol glacé avec des chaussures percées. Le village comptait pourtant un cordonnier, le plus habile qui soit, même. Il confectionnait des bottes fourrées d'une laine si douce qu'elle réchauffait jusqu'aux cheveux. Mais il gardait son talent pour lui :
— Cette laine est trop précieuse pour que j’en fasse profiter le premier venu, disait-il.
Tous étaient amaigris et tristes. Le village comptait pourtant un boulanger, le meilleur de toute la région. Il pétrissait un blé doré venu du sud pour en faire un pain si nourrissant qu'il tenait au corps pendant plusieurs jours. Mais il refusait d'en donner :
— Ce blé coûte trop cher pour que je le gaspille pour le premier venu, disait-il.
Tous avaient la gorge brûlée par la neige fondue. Le village comptait pourtant un puisatier qui entretenait une source ancestrale, accès à une eau d'une pureté cristalline. Mais il refusait de descendre son seau pour un autre que lui :
— Cette source est trop rare pour que je l’assèche pour le premier venu, disait-il.
Ainsi, bien que riches de trésors incomparables, ces habitants étaient les plus pauvres qui aient jamais existé.
Or il arriva qu’un jour, un jeune garçon apparut sur la place du village. Les boucles de ses cheveux cuivrés tombaient sur son front et les étoiles semblaient se refléter dans ses yeux. Les rumeurs les plus folles circulèrent très vite à son sujet :
— Il vient d’un pays fertile où les cultures brillent de l’éclat même du soleil !
— Il appartient à un royaume où chaque rivière de ce monde prend naissance !
— Il est le fils d’un Roi dont la couronne étincelle jusqu’au ciel !
Le jeune prince accepta de séjourner chez les trois artisans. Il partagea d'abord le quotidien du cordonnier. Ensemble, ils travaillèrent sur une nouvelle paire de bottes, bavardant de tout et de rien avec plaisir. Il se rendit ensuite chez le boulanger. À ses côtés, il tria le grain et rit aux éclats, couvert de farine. Enfin, il logea chez le puisatier. Voyant le vieil homme souffrir du dos, il puisa l’eau à sa place tout en lui adressant des paroles d’encouragement.
Par sa simple présence, le garçon réussit à adoucir le cœur endurci de ces trois hommes. Mais tandis qu’ils s’habituaient tout juste à sa compagnie, il disparut soudainement.
Inquiets, ils le cherchèrent partout.
— Comment fera-t-il s’il est perdu sans rien pour se réchauffer ? s'alarma le cordonnier.
— Pourra-t-il survivre s’il n’a plus rien à manger ? s'inquiéta le boulanger.
— Sa joie ne se tarira-t-elle pas si rien ne peut la désaltérer ? ajouta le puisatier.
Alors, pour la première fois, tous les trois acceptèrent d’oublier leur propre confort et résolurent de quitter leur village pour le retrouver.
— Je vais prendre ces chaussures fourrées que nous avons faites ensemble, déclara le cordonnier. Les miennes peuvent bien tenir encore un peu.
— J’emporte mes meilleures miches, assura le boulanger. Je pourrai toujours en faire d’autres à mon retour.
— Je vais remplir mes gourdes de l'eau qu'il a lui-même puisée, affirma le puisatier. De toute façon, si personne ne la boit, elle finira par se perdre.
Ils marchèrent durant des jours entiers, loin vers le nord, ne s’accordant que de courtes pauses. Leurs pieds étaient engourdis mais ils continuèrent. Leur ventre était vide mais ils persévérèrent. Leur bouche était sèche mais ils persistèrent. Ils s’affaiblirent de plus en plus mais devinrent aussi plus solidaires, se tenant même parfois la main pour ne pas glisser.
Un jour enfin, ils arrivèrent dans un autre village. Aussitôt, ils se séparèrent pour rechercher leur ami.
Le cordonnier aperçut une petite fille assise dans la neige, pieds nus et en larmes. Ses orteils étaient si gelés qu'elle ne pouvait plus rejoindre sa famille. Il hésita quelques secondes, puis ouvrit son sac et lui offrit les bottes destinées au prince.
— Tu verras, dit-il, cette laine réchauffera même jusqu’à la pointe de tes cheveux !
Le boulanger rencontra une famille affamée sur le bord du chemin qui implora sa pitié. Il frotta la croûte croustillante de ses pains qu’il gardait dans une toile de jute et poussa un soupir. Mais il leur donna tout.
— Vous verrez, promit-il, ces miches vous tiendront au corps durant tout l’hiver !
Le puisatier croisa un vieil homme qui se lamentait devant son champ stérile. Il serra un instant ses gourdes contre lui. Puis il versa jusqu'à la dernière goutte qu'elles contenaient sur les plantes agonisantes.
— Vous pouvez me faire confiance, s’exclama-t-il, cette eau est si pure qu'elle fera revivre vos cultures en un rien de temps !
Les trois hommes se retrouvèrent sur la place, les mains vides. Ils étaient sur le point de rebrousser chemin, n’ayant plus rien à offrir ou à espérer, quand le jeune prince apparut comme par miracle au milieu d’eux. Il était transi de froid, affamé et assoiffé. En le voyant ainsi, les trois artisans éclatèrent en sanglots.
— Je suis si désolé, pleura le cordonnier. J’avais vos bottes, mais une enfant en avait besoin et je n’ai pu m’empêcher de les lui offrir.
— Pardonnez-moi, sanglota le boulanger. J’avais votre pain, mais une famille mourait de faim et je n’ai pas eu le cœur de l’en priver.
— Acceptez mes excuses, gémit le puisatier. J’avais votre eau, mais la terre d’un vieillard s'asséchait et je n’ai pas eu le courage de la lui refuser.
Le garçon posa alors sa main sur leurs épaules et dit avec douceur :
— Mes bien-aimés, ne regrettez rien. Car chaque fois que vous vous êtes donnés pour l’un d’entre eux, c’est à moi que vous vous êtes donnés. Vous m'avez vêtu, nourri et désaltéré à travers le moindre de mes frères.
Il ajouta avec un clin d’œil :
— Je suis tellement heureux de constater que ma présence parmi vous a porté ses fruits.
Il leur fit un dernier sourire :
— Croyez-moi : ce sont des fruits qui ne seront jamais oubliés…
Et sur ces mots, le prince disparut comme dans un souffle.
Les trois hommes retournèrent chez eux mais leur vie changea pour toujours. Désormais, dans leur village, il y eut des chaussures, du pain et de l’eau pour chacun. Ayant reçu gratuitement, ils apprirent à donner gratuitement. Cette tradition se transmit même de génération en génération.
Et quand longtemps plus tard, dans un pays chaud où coulent le lait et le miel, des paroles semblables se firent à nouveau entendre, on raconte que les descendants de ce village furent parmi les tout premiers à y croire…