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Le sourire du paradis

​​Un simple éclat de rire. Puis un sourire. Rien d’autre. Pas un geste de plus, pas une seule parole prononcée. Pour beaucoup, cela aurait sans doute été bien peu. Mais pour moi ce soir-là, ce fut plus précieux que tout l’or du monde…

 

***

 

C’était pourtant une soirée à l’image des précédentes, une de celles qui semblaient désormais se répéter semaine après semaine, une soirée aussi triste que mouvementée. Je me le demandais d’ailleurs par moments : qu’étais-je davantage devenue ces derniers mois ? Malheureuse ou débordée ?

Malheureuse, je l’étais certainement. Car tout avait volé en éclats. Depuis qu’il avait décidé de filer à l’anglaise, j’avais même l’impression que ma vie s’était entièrement effilochée. Mais débordée, je ne l’étais évidemment pas moins. Une maison à gérer, un métier à assumer, une fille à aimer... Qui aurait raisonnablement pu faire face à tout cela sans vaciller ?

Aussi, je ne pouvais parfois m’empêcher de lever les yeux vers le ciel et de crier à voix forte :            

— Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu laissée en arriver là ? Pourquoi as-tu permis que tout soit gâché de la sorte ?

Ou bien, quand je n’osais m’adresser directement à lui, c’était Adam et Eve que je n’hésitais pas à habiller pour l’hiver (après tout, n’en avaient-ils pas notoirement besoin ?)

— Mais qu’est-ce qui vous a pris ? N’auriez-vous pas pu réfléchir un tant soit peu avant de nous entraîner dans votre chute ? Moi, à votre place, j’aurais tout donné pour rester dans ce lieu incroyable, là où les maris ne fuient pas, où les nuits ne se prolongent pas seule dans le noir et où Dieu semble réellement marcher auprès de vous.  

Mais à chaque fois, mes mots paraissaient se perdre dans le vide. Pourtant, tandis que l’amertume avait effectivement l’air d’être la seule réalité que Dieu ait bien voulu me laisser, il me répondit bel et bien ce soir-là, de la manière la plus inattendue qui soit, dans une combinaison de tendresse et de joie qui n’avait plus dû résonner par ici depuis que les chérubins avaient barré l’accès à ses jardins verdoyants de leurs épées flamboyantes…

 

***

 

— Ma chérie, arrête de jouer avec ta soupe s’il te plaît et prends ta cuillère ! Tu ne penses pas que tu as suffisamment traîné ?

La nuit était déjà tombée depuis un long moment mais il faut croire que pour ma fille, rien ne valait la vision d’un clair de lune pour faire refléter ses doigts dans le liquide jaunâtre qu’elle avait devant elle.

— Eh oh ! Tu m’entends ? Essuie-toi la main, finis ton assiette et va te laver les dents ! Je fais partir la dernière lessive, donne à manger au chat, ferme les volets et te rejoins dès que je peux pour te raconter une histoire.

— Maman, pourquoi est-ce que Dieu a fait des légumes qui se mélangent aussi bien ? Tu crois que c’est parce qu’ils se sentent vraiment heureux ensemble ? Et pourquoi nous alors, on n’arrive pas à faire pareil ? Pourquoi on n’arrive pas à s’aimer autant que les légumes ?

Je me sentis obligée de freiner ma course en entendant cette question si incongrue. Je levai la tête de mon panier à linge et la dévisageai d’un air perplexe :

— Tu me fais quoi là, ma chérie ? Tu prépares déjà ton bac de philo ?

Mais elle continua sans faire attention à ma remarque :

— C’est juste que je trouve tellement dommage qu’on n’arrive plus à être unis comme Dieu l’aurait voulu… qu’on n’arrive plus à être heureux comme Dieu l’avait prévu…

Une larme discrète glissa lentement sur sa joue. Vaincue par cette tristesse contenue de ma petite princesse, je posai donc le panier et la rejoignis à table. Je secouai les miettes que je n’avais pas encore eu le temps d’enlever et approchai mon visage au plus près du sien.

— Ma chérie… Ça va aller, tu sais… C’est vrai que les temps sont un peu difficiles pour nous en ce moment mais, tu verras, je suis sûre qu’un jour tout ira mieux…

Elle me regarda avec affection mais ses traits restèrent figés. Elle baissa la tête et se remit à dessiner dans sa soupe. Ne sachant plus quoi dire pour la réconforter, j’attrapai alors simplement un mouchoir et le dirigeai vers son nez afin d’effacer les derniers stigmates d’un rhume qui s’éternisait et nous avait déjà coûté plusieurs visites chez le médecin.

Mais à ce moment-là, alors que je venais juste de l’effleurer, elle se raidit brusquement et éternua de toutes ses forces, m’éclaboussant au passage de tout ce qui restait dans son assiette. Puis aussitôt, avant même que je n’aie le temps de reprendre mes esprits, elle se mit à rire aux éclats en me découvrant ainsi, souillée par les légumes moulinés du bas de mon tee-shirt jusqu’à la pointe de mes cheveux.

Dans un premier temps, je fus tentée de réagir avec colère, comme n’importe quelle mère excédée et fatiguée l’aurait fait. Toutefois, en contemplant son visage, je me repris immédiatement et parvins à contenir mes paroles. Car il n’y avait absolument rien de moqueur dans ce rire. Bien au contraire, il était aussi pur que lumineux, aussi clair qu’immaculé. Comme s’il s’était échappé de l’endroit même où il avait été inventé pour venir tout à coup m’en rappeler la joie et la beauté, si loin de cette obscurité à laquelle je pensais uniquement avoir droit.

Et juste après le rire, telle une deuxième vague encore plus rafraichissante, vint le sourire. Profond, sincère, gorgé d’amour. Le sourire originel de Dieu lui-même à travers les traits d’une jeune enfant. Ce sourire qui persistait à me fixer et qui, je le compris sans une once d’hésitation, venait m’assurer que lui aussi m’aimait telle que j’étais à cet instant : blessée, lassée, salie. Ce sourire qui venait proclamer qu’il ne m’avait jamais oubliée et qui, telle une image fulgurante de son bienheureux royaume, me promettait qu’un jour, il me remplirait pleinement de ces douceurs perdues.

 

***

 

Je continuais à regarder ma fille tandis que ses lèvres reprenaient petit à petit leur position initiale. J’étais sur le point de me relever lorsque, prise par un désir irrésistible de percevoir à nouveau cette étincelle d’Eden, je ne pus me retenir de lui dire :

— Après tout, ma chérie, pour une fois, on n’est pas si pressées que ça pour aller se coucher, non ? Tu reprendras bien un peu de soupe ?

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