Les regrets de Judas

Présentateur : Bonjour à tous. Voici le troisième numéro de « Une histoire, un destin ». Aujourd’hui, nous recevons un homme qui a préféré ne pas nous révéler son nom. Nous respectons son choix de rester anonyme. Il est aussi assez agité, je tiens à vous le dire, visiblement troublé par quelque chose. Mais il a quand même accepté d'être parmi nous ce matin. Et je ne doute pas qu’il aura beaucoup de choses à nous partager. Mais assez parlé. Ne perdons pas davantage de temps et exhortons-le à nous rejoindre sans plus attendre.
Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir notre invité !
Judas approche, nerveux et torturé. Il s’assoit. Son regard oscille entre ses mains qui tiennent un petit sac et le vide. Il n’ose pas regarder le public.
Présentateur : Bonjour cher ami. Bienvenue sur notre plateau. Sentez-vous tout à fait à l’aise.
Judas : (d’une voix absente) Humm…
Présentateur (en lisant sa fiche) : Alors, nous avons bien compris que vous ne souhaitiez pas trop en dire sur vous. Mais permettez-moi quand même, de dire quelques mots sur votre situation.
Judas : (toujours absent) Oui… Allez-y…
Présentateur : Vous êtes originaire de Judée mais avez beaucoup voyagé. Pendant ces trois dernières années, vous avez parcouru une grande partie du territoire d’Israël, à plusieurs reprises. A la suite de votre maître, votre modèle, celui que vous aimiez. Jusqu’à ces derniers jours. Où tout s’est accéléré...
Judas (ironique) : Oui… C’est le moins qu’on puisse dire.
Présentateur : Je crois que tout le monde ici est déjà au courant de ce qui s’est passé. Ce Jésus que tout le monde adulait a connu un revers de médaille inexplicable. Arrestation brutale, comparution devant le tribunal, devant l’oppresseur romain même. Et ce jusqu’à…
Judas (le coupe, en colère) : Il devait être le Messie ! Celui qui allait nous délivrer ! (se prend la tête dans les mains) Comment les choses ont-elles pu en arriver jusque-là ?
Présentateur : Oui, expliquez-nous, mon ami, s’il vous plait. Racontez-nous ce qui s’est passé.
Judas : (se plonge dans ses souvenirs tout en triturant toujours son sac dans les mains) Cela faisait trois ans qu’on le suivait. Trois ans qu’on y croyait. Il était si extraordinaire. Si vous saviez tout ce à quoi j’ai assisté. Je l’ai vu guérir des malades, chasser des démons, multiplier la nourriture, apaiser la tempête. Et tant d’autres choses encore… Tenez, pas plus tard qu'il y a dix jours, je l’ai même vu ressusciter un mort de mes yeux ! Juste devant moi, le gars est sorti du tombeau encore enroulé de bandelettes. Vous vous rendez compte de ce que ça voulait dire ?
Présentateur : (surpris) Alors tout ce qu’on raconte sur lui était vraiment vrai ?
Judas : Oui… Tout. Sans exception. J’ai tout contemplé, tout admiré. Et mes yeux n’ont eu de cesse de s’émerveiller. Il était l’Elu, le grand Roi que Dieu nous avait promis. Je le croyais vraiment. De tout mon cœur. Mais…
Présentateur : Mais ?
Judas : Mais rien ne s’est passé que ça aurait dû. (ferme les yeux) Bien sûr, il y avait déjà eu des tensions avec nos chefs religieux tout au long de ces trois années. Mais je me disais que c’était normal, que les débuts sont toujours difficiles et qu’eux aussi finiraient par comprendre en voyant ce qu’il faisait.
Et lui, j’essayais de le convaincre d’être un peu plus diplomate. Un peu plus stratégique. Le peuple lui était acquis, ils l’avaient déjà acclamé en entrant dans la ville. Mais il avait aussi besoin du soutien des responsables s’il voulait être proclamé roi. Et je savais que les pharisiens ne l’accepteraient que s’il faisait un pas vers eux. (se passe une main sur le visage) Mais il n’en faisait qu’à sa tête… Vous l’auriez entendu : « Malheur à vous scribes et pharisiens ! Vous fermez la porte du royaume des cieux ! Malheur à vous, hypocrites ! Vous ressemblez à des tombeaux blanchis ! » Comment pouvait-il espérer quelque chose d’eux avec de tels propos ?
Présentateur : J’imagine que vous avez dû être troublé à ce moment-là. Déçu même, peut-être. (Judas hoche la tête) Qu’avez-vous ressenti exactement ?
Judas : (hésite) De la colère, surtout… Beaucoup de colère. (fixe le public) Vous vous rendez compte ? J’avais tout quitté pour lui, moi ! Tout abandonné parce que je croyais en lui. J’étais persuadé qu’il était celui qui allait nous délivrer des Romains. Je me suis senti comme trahi. Oui, trahi, c’est le mot. Alors…
Présentateur : Alors ?
Judas : Alors, je n’ai écouté que ma colère. Et moi aussi, j’ai… Je l’ai... (n’arrive pas à finir sa phrase, laisse tomber le sac et les pièces se renversent)
Présentateur : Oh ! Vous voulez dire que c’est vous qui l’avez… trahi ?
Judas : (se lève et explose) Oui, c’est moi! Parce que c’était trop tard ! Parce qu’il avait été trop loin ! Parce tout était perdu!
Présentateur : Je… Vous… Vous êtes…
Judas (se rassoit) : Oui, je suis Judas ! Je suis celui qui a livré le sang innocent… (pleure)
Présentateur : Euh, mesdames et messieurs, je suis désolé, nous ne nous attendions pas du tout à cela (se rapproche de Judas, essaie de le consoler). Cher ami, vous voulez peut-être faire une pause ? Prendre le temps de respirer, de boire un verre d’eau. Nous pourrons reprendre l’interview un peu plus tard…
Judas (secoue la tête) : Non. A quoi bon de toute façon… Il est trop tard maintenant. (d’un geste brusque) Continuez vos questions !
Présentateur (retourne à sa place) : Euh, oui, bien sûr… Si c’est ce que vous souhaitez. Euh… Comment cela s’est-il passé ?
Judas : Pff… Ça n’a pas été bien compliqué. Il ne faisait même pas l’effort de rester discret. Je suis parti pendant le repas pour chercher les gardes. Et je l’ai retrouvé au jardin de Gethsémané. Je devais lui faire un baiser pour qu’il n’y ait pas d’erreur. Pour que tout le monde sache bien que c’était lui qu’il fallait arrêter.
Présentateur : Et ?
Judas : Et tout s’est passe comme prévu. Sans surprise ni contretemps. Ils l’ont emmené et moi, j’avais ma récompense. Rien de plus. Je pensais que ça en resterait là, que les choses seraient mieux ainsi. Mais… Je crois que je n’avais pas anticipé la suite. Quand je me suis retrouvé seul. Quand j’ai revu dans ma tête le dernier regard qu’il a posé sur moi. Je… (n’arrive pas à finir sa phrase, pleure à nouveau)
Présentateur : Vous dites que vous avez livré le sang innocent. Est-ce parce que vous regrettez votre geste, à présent ?
Judas : (encore en pleurs) Oui, je regrette… Même s’il n’était pas le roi que j’attendais, il n’avait rien fait pour mériter la mort. Il était innocent. Il n’avait fait que le bien du début à la fin. Et moi, je l’ai condamné à la mort. Comment pourrais-je réparer cela ? Comment Dieu pourra-t-il me pardonner ?
Présentateur : (essaie de le réconforter) Vous savez… Peut-être est-ce encore possible ? J’ai entendu plusieurs histoires sur ces derniers jours. Il parait que les autres apôtres l’ont abandonné eux aussi. Pierre l’a même renié, je crois…
Judas : (lève les yeux, étonné) Ah oui ? Pierre ?
Présentateur : Oui ! Le bras de Dieu n’est pas trop court, vous savez. Son amour est toujours plus grand que ce qu’on imagine. Votre remords a l’air sincère, non? Pourquoi ne reviendriez-vous pas vers lui ?
Judas : (hésitant) Revenir vers lui ?
Présentateur : Oui ! Vous agenouiller devant lui. Implorer son pardon. Avoir foi en sa miséricorde. Lui ouvrir encore votre cœur.
Judas (hésitant puis résigné) : Non… Il est trop tard. Je suis allé trop loin.
Présentateur : Judas. Je le vois bien. Vous êtes triste. Vous reconnaissez que vous avez fait une erreur. Pourquoi ne pas faire le pas suivant maintenant ?
Judas : (s’endurcit) Non… Je ne peux pas revenir vers lui. Il est trop tard. Il est trop tard… (se lève et s’en va). J'ai livré le sang innocent. Il est trop tard. Je suis trop loin de lui…
Présentateur : (à voix basse) : C’est vous qui voyez bien sûr. Personne ne peut forcer quiconque à revenir vers Dieu…