Philosophie

Décor : Au tableau noir est écrit : « Goûter de l’Amicale lundi prochain pendant la récré » / « Réunion syndicale jeudi après-midi pour préparer la prochaine grève. Venez nombreux ! » Julie est assise à une table en train de corriger des copies. Sandra est assise sur le canapé. Elle boit un café en faisant la grimace. Elle pose la tasse sur la table basse.
Sandra : Quand je pense que c’est déjà la troisième fois que je cotise depuis le début de l’année et qu’à chaque fois, ce café est imbuvable. C’est décidé, à partir d’aujourd’hui j’arrête d’en boire !
Julie (sans se retourner, continue à corriger) : Encore une résolution que tu seras incapable de tenir…
Sandra : Oh, ça ce n’est pas grave… Tout le monde sait que l’important dans les résolutions de la nouvelle année, c’est de les prendre, pas de les tenir ! Moi c’est déjà ma huitième depuis la semaine dernière : 1. Arrêter de crier sur mes élèves pendant la classe, 2. Arrêter de parler de mes élèves quand je n’ai pas classe, 3. Arrêter de rêver aux prochaines vacances alors qu’on vient tout juste de revenir en classe… Et ainsi de suite (se tourne vers Julie) Et toi, tu n’as pris aucune bonne résolution pour cette année ?
Julie : Moi ? J’ai passé mes vacances de Noël à corriger mes douze lots de copies. Alors, si tu crois que j’ai eu le temps de réfléchir à de bonnes résolutions !
Sandra : Tu pourrais peut-être déjà prendre la résolution de ne plus leur donner de devoirs avant les vacances. En plus, on le sait très bien : avant les vacances, ils sont fatigués et réussissent moins bien.
Julie : Oui, c’est ça, bien sûr. Pas avant les vacances parce qu’ils sont fatigués et pas après, non plus, car ils ont tout oublié ! Mais alors, je les donne quand, moi mes devoirs, hein ?
Sandra : Oh, ça va… Moi, je disais juste ça pour t’aider. Après tout, tu fais ce que tu veux.
Julie : En plus de ça, ils nous collent des réunions à tout bout de champ, comme si on n’avait déjà pas assez de travail : conseil pédagogique par ici, réunion de mi-trimestre par-là, refonte du projet d’établissement et patati et patata… Et aujourd’hui, on n’est même pas encore revenu dans le bain qu’on est déjà convoqué ! D’ailleurs, tu sais c’est quoi, toi, cette nouvelle réunion ?
Sandra : (secoue la tête) Non, je suis comme toi. Je suis juste venue parce que je l’ai vu indiquée sur le panneau d’affichage.
Laure arrive en courant. Elle croit être en retard.
Laure : Ouf… Il y a un parent qui m’a coincé dans le couloir à cause d’une mauvaise note qu’a eu son fils… Je croyais que je n’arriverai jamais à m’en sortir ! J’ai dû lui rajouter cinq points pour qu’elle se calme et me laisse tranquille. (regarde dans la salle) Ah ! Heureusement, le Proviseur n’est pas encore là. Je ne voulais surtout pas manquer le début de la réunion.
Julie : Ah, tu en sais un peu plus toi ? C’est quoi cette réunion ?
Laure : T’es pas au courant ? Tu n’as pas reçu le mail du 1er janvier qui invitait tous les volontaires à venir ?
Julie : Pas eu le temps de regarder mes mails…
Laure : Ah mince… (se tourne vers Sandra) Et toi non plus ?
Sandra : Moi, j’ai pris la résolution de ne plus consulter mes mails pendant les vacances.
Laure : En tout cas, c'est super que vous soyez là. Moi qui avais peur d’être toute seule !
Julie : Mais toute seule pour quoi ? C’est quoi cette réunion ?
Laure : C’est pour la philo ! Tu sais bien que le seul prof de philo du lycée est parti à la retraite juste avant les fêtes…
Julie : Et alors ? En quoi ça nous concerne ?
Laure : Eh bien, maintenant il faut le remplacer. Et comme ils n’ont pas trouvé de remplaçant au rectorat, il a été décidé que ce serait des collègues d’autres matières qui prendraient en charge ses classes jusqu’à la fin de l’année. C’était justement le but de la réunion : trouver des volontaires pour faire ça !
Julie : Pour faire de la philo ?
Laure : Eh, oui ! C’est super, non ? On est trois volontaires, on va pouvoir s’entraider !
Julie : Mais je ne suis pas prof de philo, moi ?
Laure : Oh, ça, tu sais bien, c’est un détail aujourd’hui…
Julie : Mais c’est du grand n’importe quoi ! Tu m’imagines, moi prof de philo ? Qu’est ce-que je vais bien pouvoir leur raconter ? Je n’y connais rien ! Et pire encore : tu m’imagines devoir corriger tout un paquet de dissertations ? Je n’arriverai jamais… (se tourne vers Sandra) Et toi, ça ne te dérange pas ?
Sandra : Oh, moi… Tu sais… J’ai pris la résolution de rester zen en toute situation… (récite pour elle-même, comme un mantra) Ne plus s’étonner de rien, ne plus être choquée par rien…
Julie (rassemble ses affaires pour partir): Eh bien, moi, c’est hors de question ! Je ne resterai pas ici une seconde de plus.
Au même instant, le Proviseur entre dans la salle des profs.
Proviseur : Bonjour Mesdames ! Merci d’être venues. (il distribue un document) Ne perdons pas de temps : voici l’essentiel du programme de philosophie. Tout est là ! Vous pouvez commencer euh… Dès que ça sonne !
Julie : Mais… je n’ai rien préparé, moi. Je ne peux quand même pas y aller comme ça, sans savoir quoi raconter !
Proviseur : Ne vous inquiétez pas ! Vous le savez bien : en Philosophie, ce n’est pas vraiment le prof qui fait cours. Vous, vous êtes plutôt là pour poser des questions et pour les laisser réfléchir. (lit la feuille) Peut-on être heureux sans être libre ? (se tourne vers la salle) Qu’en pensez-vous ? Quelle est votre opinion ? Le désir est-il la marque de notre imperfection ? Êtes-vous d’accord avec ça? Un peu d’accord ou complètement d’accord ? Savoir, est-ce ne rien croire ? Pour ou contre ? Contre ou pour ?
Julie : Ah oui ? Juste ça ? Je dois juste leur poser des questions ?
Proviseur : Mais oui ! De tout façon, on n’a pas les réponses à ces grandes questions de la vie…
Sandra : On ne peut quand même pas juste dire ça ? J’imagine que notre rôle est aussi de les aiguiller sur des pistes de réponses.
Proviseur : Oui, bien sûr… Mais, rassurez-vous, c’est un peu toujours la même chose : vous dites « oui » dans le grand un, « non » dans le grand deux et vous concluez en disant que c’est un peu des deux ! (Sandra semble dubitative) Tenez, je vais vous montrer. Choisissez une question au hasard dans la liste.
Sandra hésite.
Proviseur : Allez-y ! Vous allez voir comme c’est facile !
Sandra (choisit une question au hasard): La religion est-elle une réaction de défense contre la mort ?
Proviseur : Ah, super… Le thème de la religion, en plein dans le programme ! Donc on y va : grand un, thèse : oui, la religion est bel et bien ce qui nous permet de donner un sens à notre mort. Grand deux, antithèse : non, la religion n’est pas que pour la mort. Elle nous offre aussi une véritable raison d’exister dès aujourd’hui. Synthèse : Bref, elle est un peu tout ça ! Vous voyez, je vous l’ai dit : c’est super facile! Bon, allez, j’ai une autre réunion ! Je vous laisse… Bon courage pour votre première séance !
Les trois profs lisent et relisent leur papier en faisant les cent pas. Ils essaient de s’entraîner. Julie s’avance sur le devant de la scène.
Julie (parle pour elle-même) : Des questions, poser toujours des questions… « Madame, c’est quoi le thème qu’on va voir aujourd’hui ? » Qu’en pensez-vous, vous ? (lis sa feuille) Être libre, n’est-il pas faire ce qu’il vous plaît ? « Madame, quand aura lieu le prochain devoir ? » (lis sa feuille) D’après vous ? Peut-on être heureux sans avoir la liberté de choisir soi-même ? (passe une main sur sa figure) Ça ne va pas être facile quand même…
Julie s’éloigne et Sandra se rapproche.
Sandra (parle pour elle-même) : Thèse, antithèse, synthèse… « Madame, il nous reste encore beaucoup de thèmes à aborder avant le bac ? » Thèse : oui, il va vraiment falloir te mettre au travail car il y a encore du boulot ! Antithèse : mais, ne t’inquiète pas trop, on est encore dans les temps… Synthèse : et puis, tais-toi maintenant et arrête de me gonfler ! Tu verras bien au fur et à mesure après tout ! Oui, c’est vrai que le concept est plutôt intéressant…
Sandra s’éloigne et Laure se rapproche.
Laure (lit les questions lentement, émerveillée) : Éprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? Est-ce important de toujours chercher la vérité ? A-t-on besoin d'apprendre à être libre ? Waouh… C’est tellement profond, quand même, la philo ! Ça pose tellement de questions qui nous poussent à réfléchir et à sortir de notre quotidien. C’est vraiment une matière passionnante !
Julie et Sandra la dévisagent.
Julie : A croire que t’es vraiment contente d’être là ! Ça te plaît de te poser constamment des questions sur tout ?
Sandra : Thèse : ça a vraiment l’air de l’intéresser. Antithèse : elle fait ça pour se faire bien voir par la direction. Synthèse : je suis sûre, de toute façon, qu’elle a un grain !
La sonnerie retentit. Julie et Sandra ramasse leur affaires. Une boule dans la gorge, elles s’apprêtent à sortir donner leur premier cours de philo.
Julie : C’est déjà l’heure ? On doit y aller ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Et si je suis à court de questions ? Qui va les poser pour moi ?
Sandra : Thèse : il n’y a pas de raison, tout va bien se passer. Antithèse : non, c’est sûr, tu vas tout foirer. Synthèse : c’est la dernière fois que je prends la résolution de venir à une réunion sans avoir lu le mail à l’avance !
Laure regarde ses collègues partir et reste seule dans la salle des profs.
Laure (parle pour elle-même) : Oui, il y a tellement de questions dans la vie… Et tellement de réponses qui n’en sont pas vraiment… N’y aurait-il donc pas quelqu’un qui pourrait nous apporter les véritables réponses ? Quelqu’un qui nous montrerait la vérité, quelqu’un qui nous expliquerait ce qu’est la vraie liberté, quelqu’un qui saurait nous dire ce qui est vraiment juste, parce qu’il aurait expérimenté l’injustice. Et ainsi de suite…(s‘adresse au public) Vous voyez, c’est pour ça que je suis venue à cette réunion et que je veux faire de la philo : c’est parce que je recherche quelqu’un qui pourrait vraiment répondre à toutes les grandes questions de la vie. (songeuse) Quelqu’un qui pourrait vraiment répondre à toutes mes questions… Oh oui… J’aimerais tellement qu’une telle personne puisse exister…